Krachs boursiers



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Jeudi Noir pour Alcatel

La Bourse est faite d'excès et ces excès sont souvent les plus médiatisés. On n'entend que rarement une forêt pousser mais la chute d'un seul arbre réveille toute la communauté financière. Ce jeudi 17 septembre 1998 fut un jour à marquer d'une pierre noire pour le titre Alcatel mais aussi pour la Bourse de Paris dans son ensemble. En une séance, le titre, chouchou des investisseurs, perd tout crédit envers la communauté financière et s'enfonce de près de 38%. Mais comment un titre autrefois adulé a t-il pu en arriver là ?

Le milieu des années 90 n'a pas été une longue route tranquille pour le groupe Alcatel Alsthom, alors spécialisé dans les télécommunications et le ferroviaire. Son PDG est plus que fragilisé. En effet, Pierre Suard est poursuivi pour recel d'escroquerie, et un contrôle judiciaire est même prononcé contre lui. Quelques années plus tard, le 4 novembre 2009, Pierre Suard est finalement totalement réhabilité des accusations portant contre lui. Mais la communauté financière étant ce qu'elle est, l'entreprise se devait de réagir très rapidement pour éviter de voir les investisseurs disparaître. En juin 1995, un nouveau président est alors nommé. Un certain Serge Tchuruk. Il est loin d'être un inconnu. Il n'est autre que le président du groupe Total depuis 1990. Autant dire que ses compétences ne sont nullement remises en cause.

Les investisseurs se félicitent de sa nomination, et la stratégie annoncée par Serge Tchuruk finit de les convaincre. Serge Tchuruk devient ainsi l'homme providentiel qui redorera le prestige d'Alcatel Alsthom. Le titre profite très largement de ce nouveau management. La stratégie majeure de Serge Tchuruk pour redonner le sourire aux investisseurs et de favoriser la scission entre Alcatel d'une part, le spécialiste des télécommunications terrestres et spatiales, et Alsthom d'autre part. Gec Alsthom est une entité née de la fusion des filiales d'Alcatel et Marconi. Cette stratégie atteint son paroxysme quand en juin 1998, GEC Alsthom s'introduit sur le marché boursier. Alcatel Alsthom change alors de dénomination en septembre 1998 pour devenir Alcatel. Les investisseurs comprennent davantage le métier du groupe, et le valorisent davantage. Sa stratégie est un succès.

Fort d'une valorisation boursière élevée, Serge Tchuruk décide de profiter de cette bonne conjoncture en lançant une OPE sur le groupe DSC Communications aux Etats-Unis. L'OPE est une opération de haut de bilan particulièrement intéressante quand le cours de la société acquérante est haut. En effet, les actionnaires de la société cible reçoivent non pas du cash contre leurs actions, mais des actions de l'entreprise acquérante. Autrement dit, Alcatel augmentera son capital et distribuera ces nouvelles actions aux actionnaires de DSC afin de les convaincre de vendre. Une stratégie idéale quand les cours sont élevés. Cela évite à l'entreprise de s'endetter ou de réduire sa capacité d'investissement. Il lui suffit d'émettre des actions pour grossir.

Mais l'OPE est risquée. Un soubresaut dans le cours de la société acquérante et les actionnaires de la société cible se sente flouer et l'opération peut capoter. Seulement 10 jours après l'annonce de cette OPE, Serge Tchuruk intervient pour communiquer les résultats de l'année passée, mais aussi les prévisions de bénéfices pour les années à venir. Et alors que la communauté financière s'attendait à un résultat opérationnel de 4 milliards de francs et de bonnes perspectives, les résultats sont plus que décevants. Seuls 2,3 milliards de francs sont annoncés, et les perspectives ne sont pas encourageantes. Serge Tchuruk revoit même à la baisse les prévisions de résultats et de chiffre d'affaires à venir. La mariée était trop belle, et la chute n'en est que plus rude. L'espoir avait fait grimper le titre, la réalité le fait chuter.

La communauté financière, et les investisseurs anglo-saxons ne lui pardonneront pas d'avoir dissimulé de tels chiffres avant de lancer l'OPE. Les investisseurs fuient le titre, massivement. La très forte volatilité qui caractérise souvent le titre Alcatel atteint son pic ce jeudi 17 septembre 1998. La pression vendeuse est telle que la Société des Bourses Françaises ou SBF autorise un dépassement de la baisse maximale autorisée, à savoir 18,75%. Le cours est suspendu pendant plusieurs heures mais les autorités boursières n'ont d'autres choix que de réouvrir le marché pour Alcatel. Les acheteurs sont quasi absents du carnet d'ordres, et le titre décroche. En fin de séance, 8,7 millions de titres auront été échangés pour une baisse de 37,8%, un record parmi les blue-chips françaises.

Dans son sillage, Alcatel entraîne toute la place boursière française. Le CAC 40 abandonne 5,47%. Mais ce n'est pas là le seul dégât collatéral. Les valeurs dont l'activité est proche d'Alcatel subissent aussi le contrecoup de ce profit warning. Des titres comme GEC, Siemens, Ericsson, Schneider, Lagardère ou encore Nokia chute lourdement. L'ensemble du secteur Telecom est touché. A tel point que des rumeurs d'OPA de Lucent sur Alcatel arrivent rapidement sur le marché. Il n'en sera finalement rien.


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Suite à ces événements dramatiques pour les investisseurs, une communication financière plus régulière a été exigée de la part des autorités boursières. Désormais, les sociétés du CAC 40 doivent communiquer sur leurs résultats trimestriels. Mais cette chute a montré les lacunes des protections qu'ont pu prendre les investisseurs. Les ordres de vente à seuil de déclenchement destinés à protéger les investisseurs d'une baisse, ont tous été explosés. Se protéger d'une baisse de 5% est intéressant, mais les investisseurs auraient-ils pris la même décision s'ils avaient pu suivre le titre en temps réel ? N'était-il pas plus raisonnable de conserver ces titres plutôt que de les vendre en baisse de près de 38% ? Les systèmes informatiques des grands groupes qui ont vendu en masse du titre Alcatel ont-ils favorisé ce krach ?

Le krach d'Alcatel restera dans les mémoires des investisseurs qui l'ont vécu en temps réel. Certains n'ont pu vendre à temps, d'autres au contraire ont tenté de saisir l'occasion pour se positionner, avec plus ou moins de succès. Cela nous rappelle s'il en est besoin qu'il ne faut investir en bourse que ce que l'on accepte de perdre.