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Corner, une manipulation boursière rare

La législation boursière est touffue. Elle permet de protéger les épargnants contre les escrocs qui s'aviseraient de manipuler les marchés dans leur sens. Ces manipulations existent toujours de nos jours mais à bien moindre échelle que par le passé. Toutefois, certains événements nous rappellent que ce n'est pas tant la manipulation qui est interdite, mais le fait d'être pris. Ainsi, on continue à prêter à Porsche l'une des plus grandes affaires de manipulation boursière, mais ils ont toujours démenti cette information, malgré une très confortable plus-value.

Mais avant tout présentons cette manipulation, le corner. Littéralement le corner consiste à amener le marché d'un titre dans un coin, et d'obliger les intervenants à aller dans le sens désiré, et dans aucun autre. L'objectif est alors de pousser les vendeurs à découvert à racheter massivement leurs titres pour éviter une perte trop lourde, et ainsi de voir le cours du titre s'envoler, au grand profit des détenteurs des titres. Cette manipulation boursière nécessite toutefois plusieurs éléments indispensables à sa réussite.

Pour que le corner fonctionne, le titre doit être vendu à découvert. Les vendeurs à découvert seront les grands perdants de l'opération si celle-ci est un succès. Plus le nombre de vendeurs à découvert est élevé, et plus le gain potentiel est élevé. Un corner réussi peut se chiffrer en milliards de gains pour l'initiateur de l'opération, et plusieurs dizaines de milliards de pertes pour les vadeurs. Plusieurs raisons peuvent expliquer que les vendeurs à découvert soient attirés par le titre. La rumeur d'une perte d'agrément peut ainsi se traduire par une envolée des ventes à découvert. Ces mêmes vendeurs ne doivent avoir comme solution que le débouclage rapide de leurs positions. Un vendeur à découvert n'a pas la possibilité de conserver longtemps sa position. Contrairement à un acheteur à découvert, le vadeur ne connaît pas sa perte maximale. Elle est même potentiellement illimitée. Les vendeurs doivent donc réagir rapidement en cas de hausse du titre qu'ils ont vendu.

Pour les pousser dans leurs retranchements, l'initiateur de l'opération n'a d'autres moyens que de provoquer la pénurie de titres en circulation, et par là même, la hausse des titres. Cette pénurie passe par des achats massifs de titres en amont de l'opération effective. Réduire lentement mais surement la liquidité du marché et petit à petit créer un déséquilibre entre le nombre de ventes à découvert et le nombre de titres en circulation. Ces achats nécessitent des capitaux élevés. L'initiateur de l'opération n'hésitera d'ailleurs pas à emprunter pour mener sa manipulation à bien. Toutefois, le corner peut aussi être réalisé, volontairement ou non, avec une stratégie industrielle et non financière. La montée en puissance d'un actionnaire sur le capital d'un titre créera mécaniquement une pénurie de titres sur le marché. Un corner pourra donc être envisagé même s'il n'était en rien l'objectif initial de l'actionnaire.

Une fois la pénurie installée, un élément déclencheur peut venir parfaire le dispositif. L'annonce du nombre de titres en circulation par exemple, ou le nombre de titres détenus par un actionnaire spécifique. Les vendeurs à découvert se trouvant acculés, n'auront d'autres choix que de déboucler rapidement leurs positions, et ce en achetant des titres sur le marché. La pénurie ayant été organisée par l'initiateur de l'opération, le titre s'envole très fortement. Les détenteurs de titres pourront alors attendre le moment idéal avant de céder leurs actions et enfin de dégager leurs plus-values. Certes l'initiateur ne récupérera pas la totalité des pertes des vendeurs à découvert, mais sera sans doute le grand gagnant de l'opération en cas de succès.

Mais le corner est loin d'être synonyme de succès. Il n'est pas rare que cette manipulation échoue. L'initiateur de l'offre se retrouve alors lui même avec du papier dont la valeur est bien inférieure au plus haut du titre. Il se retrouve dans l'obligation de brader ses titres afin de pouvoir rembourser ses créanciers qui lui ont avancé des capitaux à court terme pour mener à bien son opération. Les cas de ruines dans les opérations de corner ne sont alors pas à exclure.

L'un des corners les plus récents -il n'a pas été reconnu comme une manipulation boursière et n'a pas été sanctionné par les autorités de surveillance allemandes- est sans doute celui qui a touché le groupe Volkswagen en 2008. A l'époque, la crise des subprimes a déjà touché les marchés boursiers. Le climat est tendu et les opérateurs cherchent à maximiser leur profit quitte à prendre des risques. Les spécialistes de la vente à découvert ont vu leurs opérations fortement se ralentir en Allemagne. Les autorités de régulation allemandes ont en effet interdit les ventes à découvert sur les valeurs financières. Ces spécialistes se concentrent donc sur les valeurs industrielles, quitte à être trop nombreux pour le nombre de titres en circulation. Un nombre identique de vadeurs sur un nombre limité de valeurs, et tout naturellement le risque s'accroît, et la volatilité aussi.

Les vendeurs à découvert ont choisi le titre Volkswagen. Le principal actionnaire, Porsche, continue à monter au capital, mais reste en deçà des 50%. Les vendeurs à découvert estiment que l'actionnaire n'ira pas au delà pour ne pas devoir à lancer une offre publique d'achat permettant de garantir le cours aux actionnaires minoritaires. Une fois les achats de Porsche terminés, le cours chutera naturellement. Les seuls achats des autres actionnaires ne permettront pas de soutenir durablement le titre. L'action Volkswagen est donc une opportunité intéressante pour qui souhaite jouer à la baisse. D'après les analystes, le groupe Porsche détient environ 42% du capital du constructeur automobile, et ne montera pas beaucoup plus haut.

Mais le dimanche 27 octobre 2008, un véritable coup de massue s’abat sur les vendeurs à découvert. Le marché est fermé et Porsche décide de communiquer sur sa participation dans Volkswagen. Contre toute attente, Porsche annonce bien une participation de 42,5% dans Volkswagen mais il annonce aussi détenir des options représentant 31,6% du capital. Le groupe Porsche détient donc virtuellement ce jour un total de 74,1%. Le groupe a omis de déclarer plusieurs franchissements de seuil pour arriver à un tel niveau. A ce pourcentage, se cumule la participation de l'Etat régional de Basse Saxe qui détient à lui seul 20% de la société. Un total de 94,1% a donc été retiré du nombre des titres en circulation. Les vendeurs à découvert paniquent. Ils doivent dès l'ouverture de la séance, le lundi 28 octobre déboucler leurs positions. En effet, leur scénario n'arrivera jamais. Ils doivent donc abandonner et racheter les actions.

La catastrophe se profile irrémédiablement pour les vendeurs à découvert. Alors que le titre a clôturé à 211 euros le vendredi, la séance du lundi se termine avec un gain de 146% et un cours de clôture à 520 euros ! Les vadeurs sont paniqués et cherchent à tout prix des titres mais sans succès. Il n'existe plus de titres sur le marché. Le mardi, même constat. Les titres sont toujours rares, et le cours atteint même un plus haut au-dessus des 1.000 euros. Le titre clôture finalement à 945 euros, avec une hausse de 82%. A ce moment, la société Volkswagen devient la première capitalisation boursière dans le monde avec 318 milliards d'euros, loin devant le géant Exxon et ses 270 milliards. Le titre a vu son cours multiplier par 5 en quelques jours. Le mercredi la bulle artificielle se dégonfle. Les vendeurs à découvert ont fini de liquider leur position, et le titre s'effondre à 510 euros à l'ouverture.

Mais pourquoi cette hausse ? Pourquoi n'ont-ils pas simplement attendu la chute inévitable du titre ? La raison est simple. La vente à découvert implique des règles strictes. En France par exemple, pour vendre 10.000 euros à découvert, le vendeur doit détenir au moins 2.000 euros en liquidité. Ces liquidités servent alors de garantie en cas de hausse du titre. En cas de fortes hausses, les courtiers ont le droit, mais aussi l'obligation de débloquer très rapidement des positions intenables. Ainsi, de façon automatique, des ordres d'achats de titres sont arrivés sur le marché afin de déboucler rapidement les positions vendeuses. Ces ordres d'achat n'ont fait qu'accélérer le phénomène de hausse provoquant ainsi une perte, estimée, de 30 milliards d'euros pour les Hedge Funds. La contagion se propage aux banques et aux financières en général qui voient leur cours perdre 10-15%.


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Porsche a toujours démenti avoir mené cette opération de corner volontairement. Toutefois, certains analystes estiment que c'est la revanche des valeurs industrielles par rapport aux spéculateurs et aux financiers. Le groupe Porsche a engrangé 6 milliards d'euros dans l'opération. Une somme plus que conséquente pour un groupe qui avait généré un bénéfice de seulement 1 milliard d'euros. Les autorités de surveillance en Allemagne n'ont pas condamné Porsche. Le groupe n'a donc vraisemblablement pas mené volontairement cette opération.

Le corner reste donc une opération illégale dans la plupart des pays. Cette manipulation boursière très risquée nécessite des capitaux élevés, pour certes un gain potentiel élevé, mais pour des risques pouvant influer directement sur tout un marché ou tout un secteur. A éviter dans tous les cas si vous souhaitez éviter de lourdes condamnations.